Se tourner vers le Nord : leçons des Territoires du Nord-Ouest

Déclarations et discours de ministres

Discours prononcé par le premier ministre R. J. Simpson dans le cadre de la conférence « La prochaine transformation économique du Canada : La politique industrielle dans une période tumultueuse », un événement d’une journée organisé à Ottawa le 16 septembre 2025 par l’Institut de recherche en politiques publiques. Une version vidéo du discours est disponible ici.

C’est un honneur de participer à cet événement. L’Institut de recherche en politiques publiques, l’IRPP, a toujours été un lieu où les Canadiens et les Canadiennes se penchent sur les grandes questions. Il n’y a pas forcément de consensus, mais chaque personne s’engage à améliorer le pays. Le thème de cette conférence – La prochaine transformation économique du Canada – est on ne peut plus d’actualité.

Avant de commencer, je tiens à souligner que nous nous trouvons sur le territoire traditionnel non cédé du peuple algonquin anichinabé. En tant que premier ministre des Territoires du Nord-Ouest, je viens d’un endroit où le partenariat avec les gouvernements autochtones est au cœur de notre mode de gouvernance. Je tiens donc à rendre hommage au peuple algonquin, à sa présence ancienne ici et à l’exemple qu’il nous donne à tous et à toutes en matière de liens avec la terre, la langue et la communauté.

Je suppose que beaucoup, parmi vous, pensent peu aux Territoires du Nord-Ouest. Vous n’êtes pas les seuls. Les Territoires du Nord-Ouest sont très éloignés, au sens figuré comme au sens propre, de la vie quotidienne de la plupart des Canadiens et des Canadiennes. Nous apparaissons peut-être dans votre fil d’actualité de temps à autre. Peut-être connaissez-vous quelqu’un qui y a travaillé, ou peut-être avez-vous eu la chance de vous y rendre pour une excursion en canot ou même une conférence.

Cela dit, les temps changent et je soupçonne, comme je l’ai entendu aujourd’hui, que beaucoup d’entre vous pensent davantage au Nord qu’auparavant. Le Canada s’éveille lentement à son propre potentiel, et nous commençons à prendre conscience que les choix que nous ferons dans le Nord au cours de la prochaine décennie contribueront à façonner la souveraineté, la sécurité et la prospérité de l’ensemble du pays.

Permettez-moi tout d’abord de vous donner un ordre de grandeur. Les Territoires du Nord-Ouest s’étendent sur 1,3 million de kilomètres carrés; plus que la France et l’Espagne réunies, plus également que l’Alberta et la Saskatchewan réunies; mais ils ne comptent une population que de 45 000 personnes. À titre de comparaison, imaginez l’Ontario si tout le monde quittait la province à l’exception des habitants de Timmins. C’est dire à quel point les Territoires du Nord-Ouest sont vastes, ouverts et différents. Cette immensité, combinée à des décennies de sous-investissement dans les infrastructures de base, se traduit par un déficit d’infrastructures qui touche toutes les collectivités.

Moins de la moitié de nos collectivités sont reliées à des routes praticables toute l’année et dépendent plutôt du transport par barges et des routes d’hiver. Or, ces modes de transport sont de moins en moins fiables et de plus en plus coûteux à mesure que le changement climatique continue de réchauffer le Nord à un rythme quatre fois supérieur à la moyenne mondiale et que les conditions météorologiques deviennent de plus en plus extrêmes. L’électricité est deux fois plus chère que la moyenne canadienne, la plupart des collectivités étant tributaires de réseaux de production de diesel isolés, et les services de base coûtent beaucoup plus cher dans le Nord.

Cette situation contraste nettement avec celle du sud du Canada, qui dispose d’un réseau ferroviaire et autoroutier est-ouest bien développé et de réseaux d’électricité interconnectés et redondants.

Malgré ces différences, ces distances et ces défis, les Territoires du Nord-Ouest se trouvent au cœur de bon nombre des questions dont vous discutez aujourd’hui. Ils donnent accès aux minéraux critiques et préservent les chaînes d’approvisionnement, font progresser la réconciliation grâce au leadership économique autochtone, renforcent la souveraineté et la sécurité dans l’Arctique et se préparent à la résilience climatique dans un monde qui a changé.

Ce que je veux faire aujourd’hui, c’est vous raconter l’histoire des Territoires du Nord-Ouest, non pas à l’aide d’acronymes et de manuels de politique, mais en utilisant des termes simples qui relient notre histoire, notre réalité d’aujourd’hui et l’avenir du Canada.

Je commencerai par les bases, puis je parlerai de la réconciliation, car les peuples autochtones, les peuples des Territoires du Nord-Ouest, sont des leaders nationaux dans ce domaine depuis des décennies. J’expliquerai ensuite pourquoi les Territoires du Nord-Ouest sont importants pour l’ensemble de la population canadienne. Je dirai pourquoi il est essentiel que le gouvernement fédéral reconnaisse et admette nos différences, et j’exposerai la voie à suivre en matière de développement des infrastructures. Enfin, je terminerai par un message d’espoir que vous pourrez transmettre.

Le Nord est différent par essence et essentiel par nature.

Commençons donc par les bases : Les Territoires du Nord-Ouest s’étendent de la forêt boréale, au sud, jusqu’à l’océan Arctique et au pôle Nord, au nord. Ils comptent 45 000 habitants répartis dans 33 collectivités. La moitié de notre population est autochtone, composée principalement de Dénés, d’Inuvialuits et de Métis, et l’autre moitié n’est pas autochtone. Ce mélange de cultures et d’histoires n’est pas seulement un fait intéressant, c’est le fondement de notre façon de gouverner.

Notre système politique est différent de celui auquel la plupart d’entre vous sont habitués, comme Carolyn l’a mentionné. Au niveau territorial, nous suivons un système de gouvernement par consensus, qui n’exige pas vraiment de consensus, même si c’est toujours l’objectif. Le gouvernement de consensus signifie en réalité que nous n’avons pas de partis politiques : 19 députés se font élire en tant que députés indépendants et définissent collectivement leurs priorités pour la durée du mandat. Ils élisent en leur sein un premier ministre et un cabinet, et forment un système de comités pour demander des comptes au cabinet. Le premier ministre et son cabinet élaborent alors un mandat gouvernemental basé sur les priorités déterminées par l’Assemblée.

Bien que ce ne soit pas la façon habituelle de procéder dans la politique canadienne, la collaboration n’est pas facultative dans un territoire avec si peu d’habitants et où la population est répartie sur un territoire aussi vaste. La collaboration est une nécessité.

Notre gouvernement public unique n’est qu’une partie de l’histoire. La quasi-totalité des Territoires du Nord-Ouest fait l’objet de revendications territoriales; certaines sont réglées, d’autres ne le sont pas et sont toujours en cours de négociation. Il existe des dizaines de gouvernements autochtones, deux traités numérotés, quatre traités modernes, deux gouvernements autonomes et deux réserves. Il y a donc beaucoup de voix à unir, et nous le faisons par l’intermédiaire d’une plateforme appelée le Conseil des dirigeants des Territoires du Nord-Ouest. Ce conseil réunit l’ensemble de notre cabinet, c’est-à-dire six ministres et moi-même, ainsi que les dirigeants des gouvernements autochtones, en tant que partenaires et égaux, autour d’une même table décisionnelle. Il ne s’agit pas de quelque chose de symbolique. Les gouvernements autochtones détiennent un réel pouvoir grâce aux traités modernes, aux revendications territoriales et aux accords d’autonomie.

Lorsque des décisions sont prises concernant la terre, l’eau et les ressources, les gouvernements autochtones ne sont pas consultés. Ils siègent à la table et prennent des décisions avec nous.

Il s’agit là d’une différence importante entre les Territoires du Nord-Ouest et les provinces, car non, les Territoires du Nord-Ouest n’en sont pas une. Par ailleurs, même si nous comptons des dizaines de collectivités presque exclusivement autochtones, nous ne sommes pas une réserve. Nous sommes différents. Les provinces sont dotées d’un pouvoir constitutionnel. Les réserves sont régies par la Loi sur les Indiens. Les territoires existent dans un espace différent, qui a toujours nécessité à la fois adaptation et partenariat.

Nos relations avec le gouvernement fédéral en sont le reflet. Pendant une grande partie de notre histoire moderne, Ottawa a pris les décisions pour le Nord, par l’intermédiaire d’un commissaire nommé dans la capitale canadienne. Les décisions n’émanaient pas des élus choisis par les résidents du Nord. Nous avons mis sur pied une assemblée législative élue, dotée d’un véritable pouvoir, il y a seulement 50 ans environ. Lorsque j’étais plus jeune, c’était un commissaire non élu qui prenait les décisions relatives au gouvernement.

Dans les années 1960 et 1970, des mesures progressives ont permis aux résidents du Nord d’obtenir un plus grand pouvoir. Depuis lors, des ententes ont permis de transférer la responsabilité des terres, des ressources et des finances au gouvernement territorial et aux gouvernements autochtones. Nous poursuivons aujourd’hui encore ce parcours.

Voilà le contexte dans lequel nous exerçons nos activités : un vaste territoire avec une faible densité de population, un système politique de consensus qui exige la coopération, un modèle de partenariat avec les gouvernements autochtones qui est inscrit dans la loi et la pratique, et une relation avec le gouvernement fédéral qui évolue encore, mais qui s’oriente progressivement vers un plus grand contrôle à l’échelle locale.

Pour bon nombre de Canadiens et de Canadiennes, ce système peut sembler peu familier, mais pour nous, c’est notre quotidien. C’est le système que nous avons construit parce qu’il correspond à notre réalité. C’est un système qui peut inspirer le reste du Canada, qui renferme des leçons sur la réconciliation, la collaboration et la façon dont les gouvernements peuvent représenter la population et le territoire qu’ils servent.

Le nom lui-même, Territoires du Nord-Ouest, est révélateur. Il n’est d’aucune façon le reflet de la population ou de la région. Il laisse tout simplement entendre qu’il y a quelque chose de plus important au sud-est. Les Territoires du Nord-Ouest désignent ce qui a subsisté après la création délibérée d’autres territoires. Les décideurs se sont penchés sur les terres à prendre; avec peu de préoccupations pour ce qui allait rester. Notre nom est le reflet de cette histoire. Les Territoires du Nord-Ouest ont été envisagés après coup. Malgré cela, les Ténois ont construit quelque chose de remarquable, une culture du consensus, une habitude du partenariat avec les gouvernements autochtones et une capacité à se définir sans le regard des autres.

Maintenant que les yeux du pays sont braqués sur nous, les Canadiens et les Canadiennes risquent d’être surpris par ce qu’ils voient.

Les débuts de l’histoire des territoires sont également marqués par de profondes injustices et de douloureuses vérités. Les commissaires fédéraux ont exercé leur pouvoir au nom d’Ottawa tandis que les peuples autochtones ont subi les conséquences du racisme dirigé contre eux par de nombreux moyens, tels que la fréquentation forcée des pensionnats et des hôpitaux autochtones et les déplacements des terres traditionnelles. Toutes ces mesures sont liées à la Loi sur les Indiens. Bien que ces injustices soient souvent considérées comme faisant partie du passé, nous devons reconnaître que des politiques coloniales se poursuivent. Elles continuent de façonner les réalités des peuples autochtones aux Territoires du Nord-Ouest. Cela aussi fait partie de notre histoire, et on ne peut l’ignorer.

De manière souvent malheureuse, une grande partie de l’histoire du monde traverse également nos communautés. L’uranium extrait dans le cadre du projet Manhattan a causé des torts durables dans la région de Deliné, dont les résidents, qui disposent aujourd’hui d’un gouvernement autonome, ont porté ce fardeau sans le savoir ni y consentir. Si la Première Nation des Dénés Yellowknives a découvert l’or qui a permis de construire Yellowknife, des enfants dénés sont ensuite morts de l’exposition à l’arsenic, un sous-produit du processus d’extraction de l’or. La communauté vit toujours sur des millions de tonnes de contamination héritée du passé.

Ces vérités sont difficiles à admettre, mais elles rappellent aussi pourquoi les Ténois insistent pour faire les choses différemment aujourd’hui. Lorsque nous reconnaissons des vérités difficiles, nous pouvons en tirer des leçons et nous efforcer de faire mieux. Voilà la vérité et la réconciliation.

L’histoire des Territoires du Nord-Ouest est riche de grands enseignements, de leçons sur le potentiel mondial, sur ce qui se passe lorsque les choses vont mal et sur ce qui devient possible lorsque nous nous engageons à faire mieux ensemble. Aux Territoires du Nord-Ouest, la réconciliation n’est pas un slogan ou une aspiration. Elle a progressé grâce à la présence durable, au leadership et à la force des peuples autochtones. Elle est devenue une structure vivante de gouvernance ancrée dans les droits, les connaissances et la vision des Autochtones. Les traités modernes et les ententes sur les revendications territoriales négociés au fil des décennies ont modifié la répartition des pouvoirs décisionnels concernant la terre, l’eau et les ressources. Les connaissances et les compétences autochtones sont au cœur des conseils de cogestion qui régissent les décisions relatives à l’environnement et aux ressources. Le Conseil des dirigeants a créé une table permanente où les gouvernements autochtones siègent sur un pied d’égalité avec le gouvernement territorial.

La réconciliation n’est pas quelque chose que nous soulignons une seule fois par année. Elle est intégrée dans notre façon de gouverner au quotidien, et elle est au cœur de l’avenir que nous bâtissons ensemble.

Je tiens à préciser que, même si je peux parler ici de réconciliation et de progrès pour les peuples autochtones, la situation n’est pas parfaite aux Territoires du Nord-Ouest, loin de là. Il y a encore des lacunes, des tensions et des désaccords. Mais ce qui rend les Territoires du Nord-Ouest uniques, c’est que la réconciliation n’est pas considérée comme une pensée après coup. On reconnaît le fait que les peuples autochtones ont dirigé, gouverné et choyé ces terres depuis des temps immémoriaux. Ainsi, lorsque nous parlons de développement, d’infrastructure ou de souveraineté, les gouvernements autochtones ne sont pas des parties prenantes. Ce sont des gouvernements.

Prenons l’exemple de l’Accord tłı̨chǫ. Le gouvernement tłı̨chǫ et les citoyens tłı̨chǫ sont propriétaires d’environ 39 000 kilomètres carrés de terres, en surface et en sous-sol, détenues en fief simple entre le Grand lac des Esclaves et le Grand lac de l’Ours. C’est à cela que ressemble le partage des compétences dans la pratique, et c’est pourquoi nos modèles de réglementation, d’utilisation des terres et de partage des avantages sont fondés sur le partenariat, et non sur une consultation a posteriori. Cette distinction est importante, car elle montre au reste du Canada et au monde que la réconciliation ne se résume pas à des excuses ou à des symboles. Elle a trait à la répartition des pouvoirs. Elle mise sur les partenariats. On conçoit la gouvernance de manière à ce que les gouvernements autochtones et publics travaillent ensemble, et non en parallèle ou de manière concurrentielle.

Lorsque je dis que les Territoires du Nord-Ouest sont un grand geste de réconciliation, je ne veux pas dire que nous sommes un artefact de musée. Je veux dire que nous sommes la preuve vivante que la réconciliation peut aller au-delà des mots. Elle peut façonner les institutions, stimuler les économies et renforcer la souveraineté. Et c’est une leçon dont le pays tout entier a besoin en ce moment. C’est pourquoi les Territoires du Nord-Ouest jouent un rôle important dans le débat national que nous menons actuellement. Alors que le Canada s’efforce de concrétiser la promesse de réconciliation, nous pouvons nous tourner vers le Nord et constater qu’il s’agit d’un endroit où les efforts de réconciliation sont déjà en branle. Ce n’est pas parfait, ni complet, mais les mesures sont tangibles et quotidiennes.

Pourquoi les Territoires du Nord-Ouest sont-ils importants pour le reste du Canada? Je vais vous donner quatre raisons, c’est-à-dire quatre façons dont le Nord façonne déjà l’avenir du Canada.

Premièrement, la souveraineté et la sécurité. La souveraineté dans l’Arctique n’est pas un concept abstrait. Ce n’est pas une ligne sur une carte. Il s’agit d’une présence permanente, et ce sont les résidents du Nord qui affirment chaque jour la souveraineté du Canada. Des Canadiens qui vivent à Tuktoyaktuk, à Inuvik ou à Fort McPherson confirment la souveraineté. Un chasseur qui se rend sur le terrain fait la même chose. Lorsque des enfants vont à l’école à Ulukhaktok ou à Aklavik, il s’agit de souveraineté. C’est pourquoi l’infrastructure dans le Nord n’est pas seulement une commodité; une route praticable en tout temps constitue un pilier essentiel. L’énergie propre ne consiste pas seulement à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Il s’agit de veiller à ce que les collectivités soient viables, résilientes et capables d’occuper leurs terres. La nouvelle stratégie de défense du Canada, intitulée « Notre Nord, fort et libre », l’indique clairement : l’Arctique est désormais en première ligne de la concurrence mondiale. Les Territoires du Nord-Ouest font partie de cette réalité.

Yellowknife, base d’opérations avancées des Forces armées canadiennes, abrite le quartier général de la Force opérationnelle interarmées (Nord), qui coordonne, soutient et mène des opérations militaires dans l’environnement le plus particulier et le plus difficile du Canada. Inuvik, une autre base d’opérations avancées et l’un des trois centres de soutien opérationnel du Nord du Canada, possède la plus longue piste d’atterrissage au-dessus du cercle polaire arctique et constitue un centre logistique pour la recherche et la sécurité.

Autrement dit, aux Territoires du Nord-Ouest, nous ne nous préparons pas à contribuer à la souveraineté. Nous la mettons en œuvre.

La deuxième voie qui permettra aux Territoires du Nord-Ouest de façonner l’avenir du Canada sera celle des minéraux critiques. En effet, les Territoires du Nord-Ouest recèlent 25 des 34 minéraux critiques figurant sur la liste de la Stratégie canadienne sur les minéraux critiques. On y trouve du lithium, du cobalt, du cuivre et des terres rares, soit les éléments constitutifs des batteries, des éoliennes, des véhicules électriques et des drones. Nous disposons de certains des gisements de minéraux critiques les plus importants, les plus propres et les plus prometteurs du monde, et ce ne sont que ceux que nous connaissons grâce à un récent partenariat avec Ressources naturelles Canada. Nous recourons à l’intelligence artificielle pour numériser des dizaines de milliers d’anciennes carottes de forage. Les entreprises peuvent donc analyser de nouveau des décennies d’exploration sans perturber les terres. On réduit ainsi les risques, on attire des investissements et on accélère le développement. Les ressources sont là. Le Canada et ses alliés en ont besoin. La question est de savoir si nous ferons des investissements et mettrons en place les systèmes nécessaires pour libérer ces ressources.

Si nous sommes prêts à le faire, voici quelques suggestions que j’aimerais formuler.

La première est un crédit d’impôt fédéral sur l’exploration minière dans le Nord. Un supplément de 20 % au crédit d’impôt existant pour l’exploration minière tiendrait compte du coût plus élevé de l’activité dans le Nord et contribuerait à stimuler les investissements privés et à réduire les risques aux premiers stades de l’exploration des ressources. Nous estimons que cela pourrait représenter 50 millions de dollars supplémentaires par an en dépenses d’exploration dans le Nord, et plus précisément aux Territoires du Nord-Ouest.

Deuxièmement, le corridor économique et de sécurité pour l’Arctique, le projet de route toutes saisons et de port, ouvrirait la province géologique des Esclaves, l’une des régions les plus riches en minéraux du Canada, à l’exploration et au développement, avec une liaison par marée vers le projet de route et de port de Grays Bay, au Nunavut, situé dans le passage du Nord-Ouest.

La troisième suggestion concerne l’expansion du réseau hydroélectrique de Taltson. En plus d’aider à stabiliser les coûts de l’électricité et de réduire la production d’électricité à partir de génératrices diesel dans nos collectivités, l’augmentation de la capacité et l’expansion des lignes de transport rendront l’exploitation minière plus viable dans un plus grand nombre d’endroits. Si nous voulons de grandes infrastructures et développer de nouvelles mines, nous devons nous assurer de disposer d’un système réglementaire qui en garantit le succès.

À l’échelle nationale, le Canada veut adopter l’approche « un projet, une évaluation » afin d’accélérer les processus d’approbation et de favoriser la certitude. Or, le projet de loi C-5 ne s’applique pas vraiment aux Territoires du Nord-Ouest, car nous disposons déjà d’un modèle « un projet, une évaluation » dans lequel les gouvernements autochtones sont des partenaires égaux dotés d’un réel pouvoir, ce qui permet d’offrir à l’industrie la certitude dont elle a besoin. Je dis toujours à l’industrie qu’il n’y aura pas d’obstacles de la part des nations autochtones aux Territoires du Nord-Ouest, parce qu’elles font partie du processus depuis le début.

Le gouvernement du Canada est également un partenaire à part entière de notre système, bien qu’il ait été relativement absent au cours de la dernière décennie. Cependant, avec une orientation politique fédérale claire de la part d’Ottawa, nos comités d’examen peuvent se concentrer sur des mesures d’atténuation des risques qui sont pratiques, harmoniser les évaluations environnementales avec les étapes réglementaires et appliquer des normes cohérentes. Nous pourrons ainsi obtenir des délais plus courts, une plus grande confiance de la part des investisseurs et des décisions qui reposent sur la conservation et le développement.

L’autodétermination économique des peuples autochtones est le troisième moyen par lequel les Territoires du Nord-Ouest façonneront l’avenir du Canada. Dans le Nord, le leadership économique est partagé. Les gouvernements autochtones et des sociétés de développement sont copropriétaires des projets, élaborent des ententes sur les avantages, déterminent les priorités en matière d’investissement et orientent le développement sur leurs terres. Deux des principaux projets mis en œuvre, qui sont évalués à plusieurs milliards de dollars, sont d’ailleurs portés par des Autochtones. Il s’agit d’une réconciliation tangible et de décisions prises avec les gouvernements autochtones et non à leur sujet. C’est ce qui confère aux projets une légitimité, une durabilité et une prospérité qui perdurent au fil des générations. Les gouvernements autochtones exercent un réel pouvoir sur leur avenir économique. Le Canada s’en trouve renforcé, car le développement se fait de manière durable, responsable et pérenne. Si vous voulez un modèle d’autodétermination économique autochtone qui fonctionne, tournez-vous vers le Nord. Le modèle est déjà en place.

Quatrièmement, la résilience climatique. Aux Territoires du Nord-Ouest, le changement climatique n’est pas un scénario susceptible de se matérialiser plus tard. Il s’est bel et bien déjà manifesté. En 2022, les Territoires du Nord-Ouest ont connu la plus grande catastrophe naturelle de leur histoire jusqu’alors : une inondation dans ma ville natale de Hay River. Cette situation était attribuable au niveau sans précédent des eaux du Grand lac des Esclaves, l’un des plus grands lacs du monde. J’ai dû me réfugier à Yellowknife pendant deux semaines. L’année suivante, en 2023, le Grand lac des Esclaves, l’un des plus grands lacs du monde, je vous le répète, a enregistré les niveaux d’eau les plus bas de son histoire. Nous sommes donc passés des niveaux d’eau les plus élevés aux niveaux les plus bas en l’espace d’un an. Toujours en 2023, les feux de forêt ont établi un nouveau record, celui de la plus grande catastrophe naturelle de l’histoire des Territoires du Nord-Ouest. L’inondation a donc détenu le record pendant une année seulement.

En 2023, les deux tiers de la population du territoire, soit 12 collectivités, dont la capitale, ont été contraints d’évacuer le territoire. Nous avons dû le fuir. Pour ma part, je me suis installé dans les collectivités de Grand Prairie, Fort McMurray et Edmonton pendant la majeure partie du temps. Ma collectivité a été évacuée deux fois cette année-là, pendant un total d’environ deux mois.

Chaque collectivité nordique a une histoire à raconter sur le changement climatique. L’adaptation n’est pas facultative. C’est une question de survie. Une collectivité et une économie ne sont pas viables si tout le monde part pendant deux mois. Les solutions que nous mettons en place en matière de protection des collectivités, de fiabilité des voies d’évacuation, de microréseaux renouvelables et de résilience des interventions d’urgence sont des leçons que toutes les collectivités canadiennes devront probablement apprendre plus tôt qu’elles ne le pensent. C’est pourquoi les routes praticables en tout temps, telles que la route proposée dans la vallée du Mackenzie, sont des nécessités et non des caprices.

Ces quatre raisons, à savoir la souveraineté, les minéraux critiques, l’autodétermination des peuples autochtones et la résilience climatique, expliquent l’importance des Territoires du Nord-Ouest pour le Canada. Lorsque le Canada investit dans notre territoire, il investit dans la souveraineté de tous les Canadiens et de toutes les Canadiennes. L’investissement contribue à la transition vers l’énergie propre. Il fait progresser la réconciliation et prépare le pays au changement climatique.

Il ne fait aucun doute que les Territoires du Nord-Ouest présentent un immense potentiel pour le Canada. Cependant, pour déployer ce potentiel, Ottawa doit reconnaître que les territoires sont différents. Les Territoires du Nord-Ouest ne sont pas une province. Nous n’avons pas les mêmes pouvoirs, nous n’avons pas la même population pour amasser des revenus et nous n’avons pas bénéficié du même niveau d’investissement dans les infrastructures que celui qui a permis au sud du Canada de prospérer. Pourtant, malgré notre démographie et le fait que nous ayons des dizaines de collectivités presque exclusivement autochtones, nous ne sommes pas une réserve. Nous sommes un territoire qui se distingue par son histoire et par sa conception, ce qui signifie que nos besoins ne peuvent pas toujours être satisfaits et que les opportunités ne sont pas exploitées par des cadres conçus pour d’autres administrations aux réalités très différentes.

Un programme de logement conçu pour être efficace à Toronto ne fonctionnera pas à Ulukhaktok, où les matériaux arrivent par barge une fois par année. Une politique de santé élaborée pour Vancouver ne sera pas forcément adaptée à Łutselk'e, où les soins peuvent dépendre de la capacité d’un avion d’évacuation médicale à traverser une tempête de neige. Un système réglementaire mis sur pied pour l’Alberta ne sera pas logique dans les Territoires du Nord-Ouest, où le système repose sur les promesses faites dans les traités modernes.

Trop souvent, ces cadres nationaux sont rédigés à l’intention des provinces, puis sont ensuite légèrement adaptés au Nord, ou bien ils sont adaptés aux réserves en vertu de la Loi sur les Indiens. Dans les deux cas, on rate la cible. Les récentes modifications touchant le principe de Jordan mettent en évidence ce problème. Les modifications apportées au programme signifient que les petites collectivités autochtones des Territoires du Nord-Ouest, qui seraient probablement des réserves dans le sud du Canada, sont traitées comme n’importe quelle autre collectivité hors réserve au Canada. Les conseils scolaires des réserves peuvent continuer à présenter des demandes de financement dans le cadre du principe de Jordan pour aider leurs élèves, mais les conseils scolaires des collectivités autochtones des Territoires du Nord-Ouest ne le peuvent pas. Les responsabilités et les coûts fédéraux sont donc transférés vers les Territoires du Nord-Ouest, l’une des administrations les plus petites et les plus pauvres du Canada. Nous faisons de notre mieux, mais nos ressources sont limitées et nous ne pouvons pas combler ces lacunes.

Nous ne cherchons pas à obtenir un traitement spécial. Nous voulons simplement un traitement équitable. Si le Canada veut vraiment réussir dans le Nord, il doit reconnaître que des contextes différents exigent des solutions différentes. Ce principe ne s’applique pas seulement aux territoires. Les provinces, les réserves et les territoires sont tous uniques. Chacun d’entre eux est le reflet de sa propre histoire, de sa culture et de ses relations avec le gouvernement fédéral. Reconnaître ces différences n’est pas une faiblesse, c’est une force. C’est ce qui permet au Canada d’avoir la marge de manœuvre suffisante pour préserver la cohésion d’un pays aussi vaste et diversifié.

Lorsque les politiques nationales sont conçues comme une solution universelle, elles échouent presque toujours quelque part. Toutefois, lorsque les politiques sont conçues en tenant compte des différences et quand Ottawa reconnaît que le Nord n’est pas le Sud, nous obtenons des approches qui peuvent réellement fonctionner.

C’est ce que nous demandons. Nous voulons la reconnaissance de la différence, non pas comme une excuse, non pas comme un obstacle, mais comme le point de départ de vraies solutions. En effet, lorsque le Canada pense aux territoires après coup, il rate des possibilités susceptibles de bénéficier à l’ensemble de la population canadienne. Mais lorsque le Canada traite les territoires comme des partenaires distincts et essentiels, nous assurons alors ensemble la souveraineté, la réconciliation et la prospérité pour tous les Canadiens et toutes les Canadiennes.

Alors, à quoi ressemble la voie à suivre? Aux Territoires du Nord-Ouest, nous investissons dans des infrastructures d’énergie propre et de transports qui relient les collectivités et l’industrie aux ressources. Ces idées ne sont pas nouvelles. Nous y travaillons depuis des années, voire des décennies dans certains cas.

Ce que nous demandons au gouvernement fédéral, et au Canada dans son ensemble, c’est un partenariat, pas des annonces ou des projets pilotes ponctuels, mais des investissements prévisibles à long terme. Des investissements qui correspondent à l’ampleur des défis dans le Nord et au nombre important de possibilités. Les trois grands projets que nous faisons avancer ne n’appliquent pas seulement au Nord, ce sont des projets nationaux.

Prenons la route de la vallée du Mackenzie, et quand je dis cela, j’emploie le terme « route » au sens large. Il ne s’agit pas d’une autoroute pavée à quatre voies, mais d’un chemin de terre étroit sans accotement. Cette route offrira malgré tout un accès fiable à longueur d’année aux collectivités. Des lignes d’approvisionnement plus sûres et plus résistantes, des interventions d’urgence plus rapides et une connexion entre les deux bases d’opérations avancées des Territoires du Nord-Ouest permettront d’ouvrir une vaste région du Canada à l’exploration des ressources et au développement responsable.

La première phase du projet de route de la vallée du Mackenzie, sur laquelle nous nous concentrons actuellement, consiste en une route de gravier de 321 kilomètres allant de Wrigley à Norman Wells, une région riche en pétrole et en gaz. La deuxième phase consistera en un prolongement de la route de 400 kilomètres vers le nord. La route sera reliée au réseau routier existant du delta du Mackenzie jusqu’à l’océan Arctique, qui possèdent tous deux d’importantes réserves de pétrole et de gaz.

Le corridor économique et de sécurité pour l’Arctique, qui est souvent le premier projet d’intérêt national mentionné par le premier ministre, est un projet de corridor de 400 kilomètres dont j’ai parlé précédemment. Il ouvrirait la province géologique des Esclaves, riche en minéraux, et relierait pour la première fois les Territoires du Nord-Ouest et le Nunavut par la route. Il serait en fait la première liaison routière du Nunavut avec une autre administration et répondrait à la fois aux besoins de la population et en matière de défense. L’agrandissement du réseau hydroélectrique de Taltson, dont j’ai également parlé plus tôt, est notre troisième grand projet. Il rendra lui aussi l’exploitation de nouvelles ressources plus viable et plus propre.

Chacun de ces projets est transformateur en soi. Ensemble, ils constituent un programme d’édification de la nation pour le XXIe siècle, un programme qui comprend des investissements dans les infrastructures, une collaboration interterritoriale et interprovinciale, une rationalisation de la réglementation et une plus grande mobilité de la main-d’œuvre. J’ai beaucoup parlé des investissements dont nous avons besoin, mais nous ne sommes pas à la recherche d’un don ou d’une aide à court terme. Nous aimerions que le Canada investisse dans la souveraineté, la sécurité et la prospérité de tous les Canadiens et de toutes les Canadiennes, et les investissements dans le Nord répondent à tous ces critères. La question n’est pas de savoir si le Nord est prêt. Nous le sommes. La question est de savoir si le Canada est prêt à donner suite à cette volonté avec une vision et des investissements.

En raison de leur conception, les Territoires du Nord-Ouest sont différents. Notre géographie est vaste, notre gouvernance est unique. Notre partenariat avec les gouvernements autochtones fait partie intégrante de chacune de nos décisions. Ces différences ne sont pas des obstacles, mais des atouts. Ces différences font du Nord un modèle de réconciliation, un leader en matière de résilience climatique, une pierre angulaire de la souveraineté du Canada et le fondement de l’avenir économique du pays.

Nous sommes essentiels par nature, essentiels pour sécuriser l’Arctique, essentiels pour fournir au monde les minéraux qui facilitent la transition énergétique, essentiels pour faire progresser l’autodétermination économique des Autochtones et essentiels pour montrer au Canada à quoi ressemblent l’adaptation et la résilience face au changement climatique.

L’heure n’est pas aux demi-mesures. Il faut faire preuve de clarté et d’engagement. Les Territoires du Nord-Ouest sont prêts. Nos partenaires gouvernementaux autochtones sont prêts. Nos projets sont prêts. La question est de savoir si le Canada est prêt à donner suite à cette demande avec une vision à long terme et la volonté politique d’agir.

Voici donc mon message, pour vous et le Canada : tournez-vous vers le Nord. Tournez-vous vers le Nord pour les minéraux qui feront progresser notre économie. Tournez-vous vers le Nord pour les partenariats qui font de la réconciliation une réalité. Tournez-vous vers le Nord pour la résilience dont nous aurons tous besoin dans les années à venir.

Nous avons parlé du Nord pendant suffisamment longtemps pour qu’il soit temps de commencer à le bâtir. Je vous remercie.