Lombrics et sangsues d’eau douce
Annélides
Les membres du phylum Annelida (annélides ou « vers annelés ») sont plus complexes qu’ils le semblent. Ils ont un corps allongé, et la majeure partie d’entre eux sont dotés de segments externes, d’une cavité abdominale, et de systèmes excréteur et nerveux complexes.
Les annélides dont nous parlons dans ce rapport sont membres de la classe des clitellates (vers annelés). Ils sont caractérisés par la présence d’un renflement (le clitellum) composé d’une série de segments abdominaux modifiés qui sécrètent du mucus. Ce mucus favorise la copulation, puis forme un cocon protecteur autour des œufs fertilisés. Nous parlerons d’autres membres du phylum Annelida, principalement d’espèces marines, dans des rapports à venir.
Il existe cinq espèces de lombrics et 17 espèces de sangsues d’eau douce dont la présence a été confirmée aux TNO. Nous soupçonnons l’existence de quatre autres espèces de lombrics et de trois autres espèces de sangsues d’eau douce. La plupart des espèces de lombrics pourraient être étrangères aux TNO, mais d’autres études seront nécessaires pour déterminer l’origine des populations présentes aux TNO.
Lombrics
La majorité des gens connaissent le lombric (de la sous-classe des oligochètes), communément appelé « ver de terre ». En Amérique du Nord, il s’agit d’un des appâts vivants les plus populaires pour la pêche; les jardiniers éprouvent le plus grand respect pour ces laboureurs de la nature; des récits folkloriques et scientifiques décrivent leurs usages médicinaux; et les vertébrés qui vivent dans le sol (taupes, campagnols, etc.) les emmagasinent comme source de nourriture. Le rôle joué par certaines des espèces de lombrics quant à la décomposition des matières organiques et au cycle des éléments minéraux du sol pourrait s’avérer important, et on a beaucoup écrit sur la vermiculture. Des étudiants du monde entier en analysent très attentivement l’anatomie (surtout celle du Lumbricus terrestris). Bien qu’il existe un très grand nombre d’écrits consacrés à ce groupe d’organismes qui ne sont pas des sources d’alimentation humaine, on en sait très peu sur leur biologie et sur leur distribution.
Plusieurs des milliers d’espèces de mégadriles (oligochètes terricoles) dans le monde ne sont connues qu’à partir d’une série limitée de quelques spécimens. Au Canada, on compte actuellement 36 espèces issues des trois familles suivantes : les Lumbricidae (lumbricidés), les Megascolecidae et les Sparganophilidae. Parmi celles-ci, 18 espèces sont considérées comme étant rares, et huit espèces sont indigènes au Canada, tandis que les autres ont été introduites d’Europe ou d’Asie.
La première espèce signalée aux TNO, à Yellowknife en 1996, est l’espèce Eisenia foetida (lombric du fumier), et la deuxième, en 2002, l’Eiseniella tetraedra (lombric à queue carrée). Des collectes effectuées en 2018 ont permis d’identifier l’espèce Eiseniella tetraedra de nouveau, et pour la toute première fois, l’espèce Dendrobaena octaedra (lombric à queue octogonale). Le signalement d’un aussi petit nombre d’espèces n’a rien de surprenant étant donné le peu de collectes effectuées; mais selon de récents rapports provenant du Yukon, du nord de l’Alberta et de la Colombie-Britannique, on peut supposer qu’en effectuant d’autres échantillonnages, on pourra trouver aux TNO plusieurs autres espèces signalées ailleurs au Canada.
Pour que les lombrics puissent survivre, leur habitat doit comprendre les éléments suivants : 1) des aliments appropriés en quantité suffisante; 2) un taux d’humidité convenable; 3) un apport adéquat en oxygène dissous; 4) une protection contre le soleil; 5) un niveau de pH convenable; 6) l’absence de substances toxiques; et 7) des températures convenables.
Même si les lombrics vivent dans la terre et dans des habitats adjacents à celle-ci, ils exercent des activités et des fonctions d’une diversité considérable dans ces habitats. Voici la liste de ces principales fonctions : 1) la décomposition des matières organiques; 2) la neutralisation du sol; 3) l’agrégation du sol; 4) l’aération du sol; 5) l’infiltration de l’eau dans le sol; 6) la percolation de l’eau dans le sol; et 7) la rotation du sol.
En se fondant sur l’emplacement des lombrics terricoles dans les couches du sol, on peut les classer écologiquement en trois catégories : les épigés, les endogés et les anéciques. Les épigés sont des lombrics de petite à moyenne taille qui s’alimentent surtout de litière végétale et vivent à la surface du sol ou dans les différentes couches de litière; les sont des lombrics de taille moyenne qui s’alimentent de terre et qui vivent dans des terriers horizontaux. Quant aux lombrics anéciques, ils sont de grande taille et vivent dans des terriers verticaux, s’alimentant surtout de litière végétale et de terre. Deux autres catégories de lombrics ont été employées pendant plusieurs années : les corticoles et les limicoles. L’espèce corticole désigne les lombrics qui vivent dans la sciure (une matière semblable à de la sciure de bois) sous l’écorce des arbres abattus ou tombés et le bois de l’arbre. Les lombrics de l’espèce limicole vivent dans des habitats très humides, comme des sols saturés sur la rive des rivières ou des fleuves, dans les plaines inondables ou dans le bois imbibé des arbres. Plusieurs de ces espèces se retrouvent également dans la litière végétale. Leur utilisation de l’habitat dépend de leur situation géographique et de la présence d’autres espèces de lombrics.
La plupart des lombrics se reproduisent par amphimixie (fécondation croisée, reproduction biparentale) avant de produire des cocons; il s’agit du mode de reproduction classique du lombric, et le premier à avoir été répertorié. Toutefois, au début des années 1930, la littérature scientifique a commencé à faire état de parthénogenèse (reproduction uniparentale) chez le lombric. Depuis, plusieurs espèces et certains genres de lombrics ont recours à ce mode de reproduction.
Tout comme les sangsues et autres groupes de même nature moins populaires, les lombrics sont sous-étudiés. De nouvelles techniques liées à l’ADN ont eu des répercussions considérables sur la taxonomie des lombrics, comme la création de nouvelles espèces, la synonymie des espèces, les genres, les familles et la résurrection de ces taxons. À vrai dire, il n’y a pas suffisamment d’études effectuées sur le sujet dans le Nord du Canada, et le changement climatique pourrait entraîner l’apparition de nouvelles espèces et d’espèces existantes non signalées, qui n’ont jamais encore été observées dans nos régions.
Sangsues d’eau douce
Les sangsues (de la sous-classe des hirudinées) s’apparentent beaucoup aux lombrics, et sont semblables à ceux-ci en ce sens qu’elles ont un corps segmenté, musculaire et mou qui peut s’allonger et se contracter. Les espèces de sangsues aux TNO sont d’une longueur qui varie de 1 à 15 cm. Elles se distinguent des lombrics de diverses façons : elles ont une ventouse à chacune de leurs extrémités et sont plus ou moins aplaties sur toute leur longueur. L’une des sangsues probablement présente aux TNO — la sangsue Acanthobdella peledina — possède certaines caractéristiques propres aux lombrics, notamment des poils fins sur la partie antérieure de son corps. Parasite des poissons connu en Alaska, on peut probablement la trouver aux TNO dans les ailes dorsales de l’ombre commun. On croit que les sangsues sont des vers qui auraient évolué au fil du temps, c’est pourquoi la sangsue parasite à l’aspect primitif est souvent qualifiée de « relique vivante ».
La sangsue est hermaphrodite : elle détient à la fois les organes sexuels mâle et femelle, mais elle n’en emploie qu’un seul lors de la copulation. Ses œufs sont fertilisés intérieurement avant d’être pondus. Certaines sangsues fixent leurs œufs directement sur leur abdomen et utilisent leur corps pour protéger les embryons qui se développent et les petites sangsues. Ce comportement évolué n’est pas caractéristique de la plupart des espèces qui excrètent leurs œufs dans un cocon protecteur. En général, le cocon est fixé à une surface dure. On peut trouver les cocons de certaines sangsues marines sur des crabes, où ils évitent ainsi d’être dispersés et profitent peut-être d’une protection.
De nombreuses personnes craignent les sangsues, car certaines espèces sucent le sang des mammifères, mais elles ne représentent aucun danger pour les humains. Elles ne transmettent pas de maladies infectieuses comme les moustiques et d’autres organismes suceurs de sang, surtout si on les retire délicatement. Évitez simplement de crier… Ceci peut sembler drôle, mais en vérité, il existe toutes sortes de phobies, et elles sont difficiles à gérer. C’est pourquoi mieux vaut ne pas se moquer d’une personne qui a peur des sangsues. Pour les retirer de la peau, ne pas utiliser la flamme d’un briquet ni du sel, car la sangsue pourrait régurgiter des bactéries intestinales sur une plaie ouverte. La meilleure chose à faire est de rompre l’action des ventouses qui permettent à la sangsue de s’accrocher à l’aide de votre ongle ou d’une carte de crédit. On pourra facilement retirer la sangsue par la suite.
Il existe probablement 700 espèces de sangsues dans le monde. Au Canada, on estime qu’il y en a 75, dont 50 vivent en eau douce et 25 en mer. Aux TNO, de nombreuses espèces ont déjà été documentées et on prévoit en découvrir d’autres. On s’attend à ce que la sangsue marine de l’Arctique (Notostomum leave) soit présente aux TNO. Elle a été aperçue dans l’Arctique canadien de l’est où elle est un parasite de nombreuses espèces de poissons de fond, notamment le flétan du Groenland.
Bien que plusieurs espèces de sangsues soient des parasites qui sucent du sang ou consomment des tissus mous, d’autres sangsues attaquent des organismes et les mangent en entier. Certaines espèces ne consomment que le sang des canards et vivent à l’intérieur de la région nasale de leur bec, dans leur trachée, et sous la membrane nictitante de leurs yeux. Les sangsues nasales, notamment la sangsue du canard (Theromyzon rude), sont plus fréquentes chez les cygnes et les canards. En Amérique du Nord, l’infestation des sangsues nasales chez la sauvagine est très fréquente dans le nord-ouest du pays, notamment dans les prairies et en particulier aux TNO.
Les soi-disant « sangsues prédatrices » se nourrissent de matières mortes ainsi que d’escargots et d’insectes aquatiques vivants. La sangsue piscicole du Nord ou sangsue géomètre (Piscicola geometra) est un parasite externe qui ne s’attaque qu’aux poissons, principalement le grand brochet et le touladi. À ce jour, la seule fois où des sangsues ont été retrouvées sur des mammifères aux TNO, il s’agissait de sangsues de nature indéterminée, fixées à des rats musqués.
Aux TNO, les sangsues sont répandues et généralement abondantes : on y voit aussi bien la sangsue prédatrice (Erpobdella punctate) que la très rare sangsue « à bandes » (Haemopis lateromaculata) qui, à ce jour, n’a été aperçue qu’au lac Chan. En Amérique du Nord, quelques espèces sont si rares qu’on ne les a répertoriées qu’une seule fois en un seul endroit. C’est le cas de la sangsue de la lotte (Cystobranchus mammillatus), un parasite externe de la lotte eurasienne trouvé à Aklavik, aux TNO. Les sous-espèces hôtes n’existent pas en ’Amérique du Nord à l’est du delta du Mackenzie. Il faudra davantage enquêter pour comprendre le statut de ces espèces en Amérique du Nord!
Alors, pourquoi s’intéresser aux sangsues? Elles font partie de la chaîne alimentaire en tant que prédatrices, parasites et proies. Même si les sangsues ont une valeur directe limitée pour les humains, on peut en faire des usages intéressants. Les sangsues sont tenues en haute estime en tant qu’appâts pour la pêche, car elles sont résistantes, et lorsqu’accrochées à un hameçon, elles demeurent vivantes beaucoup plus longtemps qu’un lombric. On emploie les sangsues en médecine pour traiter en douceur le déséquilibre des fluides dans les membres blessés des humains en en retirant l’excès de sang. Certaines substances comme l’hirudine, un anticoagulant, tirent leur origine des sangsues et sont utilisées en médecine moderne. Des découvertes à venir pourraient être encore plus bénéfiques, et mener à des traitements contre le cancer et les infections bactériennes.
Les sangsues font partie des groupes d’organismes les moins étudiés. Davantage de découvertes remarquables sont à prévoir. Récemment, des études d’ADN ont révélé de nouvelles espèces dont les caractéristiques morphologiques sont encore inconnues. Et bien d’autres espèces seront découvertes aux TNO, des espèces marines en particulier, associées à des poissons dont la population augmente au nord de la mer de Beaufort.

